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La naissance du mètre

20 décembre 2011

Le mètre, précis et invariable tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’a pas toujours existé.

En effet, les unités de mesure autrefois utilisées étaient le plus souvent définies par notre morphologie.

Dans la pratique, on pouvait donc décider de mesurer les choses en doigts, pieds, coudées, palmes,… selon l’humeur ou l’objet à mesurer. Et lors des fréquents désaccords, il était coutume de mesurer en « Toise du Roy », « Pouce du Conte », ou autres, qui avaient valeur de référence supérieure.

Jusqu’au XVIIIe siècle, ce système n’était pas unifié et l’on pouvait recenser jusqu’à 700 unités différentes rien qu’en France, et dont la valeur variait d’une région à une autre.

 

Une telle diversification des unités ne posait pas uniquement un problème lors des transactions commerciales, elle était également un frein au développement des sciences à travers l’Europe. C’est pour cela, que dès la révolution française, l’uniformisation des mesures fut une demande récurrente des cahiers de doléances rédigés par le tiers-état.

C’est donc une association des intérêts politiques, économiques et scientifiques, le tout sous le climat de réforme de la révolution française, qui permit la naissance du mètre.

 

En février 1791, une commission composée de membres de l’académie des sciences, tels que Laplace, Condorcet, Monge ou Lagrange, fut chargée d’établir « la base de l’unité des mesures » pour que celles-ci deviennent arbitraires et invariables dans le temps et l’espace.

En mars 1791, ils se décident enfin, et définissent le mètre comme étant la dix-millionième partie du quart d’un méridien terrestre (tout simplement). Le méridien de référence sera le méridien de Paris, également appelé « La méridienne » (tout chauvinement). Son quart va correspondre à l’arc de cercle reliant Dunkerque à Barcelone, soit 10° de latitude.

Les arpenteurs chargés de mesurer cette distance sont Pierre-François Mechain et Jean-Baptiste Delambre (4 prénoms à eux deux, la classe), deux géodésiens missionnés par l’académie.

[Interlude presque mathématique] Ils vont procéder par triangulation, en établissant un maillage de triangles tout le long de ce méridien, et en mesurant uniquement des angles reliant différents points fixes et marquants du paysage (clochers d’église, moulins, sommets de montagnes…).

Sachant que l’on peut tout savoir d’un triangle en connaissant seulement deux angles et un côté,  il leur suffira de mesurer très précisément à l’aide de règles une seule et unique petite distance, correspondant à un coté du triangle de référence. Tout le reste en découlera par calculs. [Fin de l’interlude presque mathématique].

 

 

Cette petite distance (11 km tout de même) sera celle entre Melun et Lieusaint, mais ne sera pas la partie la plus compliquée. Pour le reste, Méchain et Delambre décident de se répartir les tâches. Delambre se chargera de la partie Nord, reliant Dunkerque à Rodez, et Méchain de la partie sud, reliant Barcelone à Rodez.

Dès le départ, les deux scientifiques subissent de nombreuses arrestations, suspectés de fuir le royaume avec de précieux instruments de mesure. Souvent, leurs laissez-passer du Roy ne suffisent pas à convaincre les autorités locales, qui les emprisonnent le temps de faire les vérifications nécessaires.

 

En Septembre 1792, la République est proclamée, les laissez-passer du Roy n’ont plus aucune valeur, ce qui ne facilite pas la tâche à Delambre, dans le Nord. Il traverse des villages, scrute longuement les monuments à l’aide d’étranges appareils, fait de grands signes mystérieux à son équipe qui déploie de grands draps blancs (pratique, mais aussi…symbole de royauté) sur différents points de repères, le tout équipé d’un vieil ordre de mission du Roy. Il n’en fallait pas plus pour qu’il soit de nouveau arrêté, inquiétant la population et passant pour un agent Royaliste.

 

De son côté, Méchain use sa santé physique et mentale dans les Pyrénées. Les sommets sont beaucoup moins accessibles qu’un clocher de village, et il est persuadé d’avoir commis plusieurs erreurs, qu’il essaie de corriger à s’en rendre malade.

En Janvier 1793, Louis XVI est exécuté, puis en Mars et Avril de cette année, la France déclare la guerre à l’Espagne et à l’Angleterre.

Méchain retourne en Espagne pour résoudre ses soucis de résultats incohérents. Il y sera emprisonné, ce qui n’arrangera en rien sa santé et son moral. Son matériel ainsi que son argent seront également confisqués. Delambre, lui, est coincé à Dunkerque où les anglais doivent débarquer.

Dès Septembre 1793, suite à l’assassinat de Marat, la France entre dans un régime de terreur. Cela posera surtout problème à Delambre qui, suite à l’arrestation de Lavoisier, devra se cacher pour l’avoir soutenu.

 

Malgré tous ces évènements, les deux scientifiques arrivent à avancer tant bien que mal dans leur travail, mais la révolution culturelle de 1795 et les besoins des scientifiques font qu’un étalon de « mètre provisoire » est remis au comité d’instruction publique. Il a été établi à partir d’anciennes mesures du méridien réalisées pour d’autres raisons dans l’hémisphère Sud par La Caille* entre 1740 et 1744. Ce mètre provisoire équivaut à 0,512907 toises. (Si, si, c’est utile à savoir, vous allez voir.)

Pendant 3 mois, une commission internationale composée de membres de 9 pays va contrôler, vérifier, et calculer plusieurs fois les mesures et résultats apportés par les deux hommes.

Finalement, un résultat est annoncé le 22 Juin 1799. Il évalue le mètre comme étant égal à 3 pieds et 1296 lignes, soit 0,513 074 toises.

Un nouvel étalon est créé.

 

Mais Méchain, toujours persuadé d’avoir commis une erreur face à quelques résultats incohérents, retourne vérifier ses mesures en Espagne où il finira par trouver la mort, très affaibli par ses incarcérations.

Delambre, lui, resta en France où il trouva la gloire.

Aujourd’hui, grâce à nos satellites, nous pouvons mesurer très précisément un méridien terrestre. Il s’avère qu’un « mètre » est en réalité égal à 0,5129568 toises, ce qui fait que l’estimation de La Caille était meilleure que celle de Delambre et Méchain, dont l’erreur était effectivement due à une mauvaise estimation des hauteurs vers Barcelone. Une fois cette erreur corrigée, on trouve une différence de seulement 5 secondes d’arc avec la valeur trouvée par satellite.

Quand on comprend les conditions dans lesquelles ont travaillé ces scientifiques, on ne peut être qu’impressionnés par la précision incroyable de leurs mesures.

* En vrai il s’appelait « L’abbé Nicolas Louis de La Caille », ce qui est bien plus classe mais un peu lourd.

 

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Sources :

Un historique du mètre, Denis Février, Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie : http://www.industrie.gouv.fr/metro/aquoisert/metre.htm

Histoire de la mesure, sur le site de la métrologie française : http://www.metrologie-francaise.fr/fr/histoire/histoire-mesure.asp

Un voyage … de Dunkerque à Barcelone: L’aventure de Delambre et Méchain, Clea, sur le site acces : http://acces.inrp.fr/clea/lunap/Triangulation/TriangCompl1.html

En bonus, un petit dessin animé très sympa, par Pointcarre,  http://www.lacartoonerie.com/cartoon/id1247866348_dessin-anime-revolution-des-savants

Le divorce d’Henri VIII

19 décembre 2011

Au début du XVIe siècle, l’Angleterre voit monter sur le trône le jeune et fougueux Henri Tudor dont le règne mouvementé (1509-1547) aura la particularité d’être ponctué par… sa vie matrimoniale. Ainsi, rien de moins que la création de l’Eglise Anglicane a pour origine son divorce d’avec sa première femme, Catherine d’Aragon !

 

Fille de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille, Catherine est mariée à 15 ans à Arthur Tudor, alors prince héritier. A la mort prématurée de celui-ci, elle est promise à Henri, dorénavant destiné à monter sur le trône, afin de sceller un rapprochement entre l’Angleterre et l’Espagne.

Or, l’Eglise ne peut accepter l’union, car un passage du Lévithique déclare : « Si un homme prend la femme de son frère, c’est une impureté ; il a découvert la nudité de son frère : ils seront sans enfant ». Qu’à cela ne tienne ! Isabelle de Castille demande au Pape Jules II une dispense.

En 1503, une bulle papale délie Henri et Catherine du « lien d’affinités », déclarant que le précédent mariage n’a pas été consommé.

Henri VIII épouse donc Catherine d’Aragon en 1509.

 

Malheureusement, aucun des enfants du couple royal ne survit, à l’exception de la petite Marie Tudor. L’impatience du roi à avoir un héritier mâle commence à se faire sentir. Amateur de jolies femmes, Henri VIII multiplie les maîtresses. En 1519, l’une d’entre elles, Elizabeth Blount, lui donne un fils, qu’il reconnait et fait duc de Richmond.

La situation de Catherine est précaire… jusqu’à devenir impossible lorsqu’apparait à la cour une jeune aristocrate, Anne Boleyn, dont Henri VIII tombe amoureux au milieu des années 1520. Fille d’un diplomate réputé,  ancienne dame de compagnie de Marguerite d’Autriche puis de Claude de France, Anne est cultivée, vive d’esprit et d’une beauté peu conventionnelle pour l’époque.

A l’inverse des autres femmes de la cour, elle se refuse au roi. Les historiens sont partagés sur les motivations qui la poussent à repousser Henri VIII : est-ce par vertu ou par ambition ? Quoiqu’il en soit, le roi finit par la nommer Marquise de Pembrocke en son nom propre et par la demander en mariage.

 

En 1527, Henri VIII entame une procédure pour l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon, arguant des circonstances-mêmes du mariage. L’incapacité de Catherine à produire un héritier ne peut avoir pour origine que la consommation de son précédent mariage avec Arthur Tudor ! La malédiction s’est abattue sur son union avec la veuve de son frère!

La Reine se défend, déclarant qu’elle était toujours vierge au moment d’épouser Henri VIII. Elle est soutenue par le Pape Clément VII, qui refuse de déclarer l’annulation du mariage pour des raisons politiques : le Vatican est alors sous la coupe de l’empereur Charles Quint, neveu de Catherine. Par ailleurs, le contexte de la Réforme rend cette question particulièrement sensible.

Après six ans de longs débats théologiques et politiques, Henri VIII décide qu’il se passera de l’accord du Pape. En 1532, le « divorce royal » et donc la répudiation de Catherine d’Aragon, est prononcé par Thomas Cranmer, l’archevêque de Canterbury. L’année suivante, Henri VIII épouse Anne Boleyn, qui devient reine d’Angleterre.

Excommunié, Henri VIII fait adopter par le Parlement l’Acte de Suprématie en 1534, se proclamant unique et suprême chef de l’Eglise d’Angleterre. La séparation d’avec la Papauté était entérinée.

 

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Sources:

COTTRET Bernard, Henri VIII, le pouvoir par la force, Payot, 2005

IVES Eric, The Life and Death of Anne Boleyn, Blackwell Publishing, 2004

PRENTOUT H., CONSTANT Gustave, La Réforme en Angleterre. Le schisme anglican. Henri VIII (1509-1547), Revue d’histoire de l’Église de France, 1931, vol. 17, n° 75, pp. 229-233.

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Sinon, vous pouvez regarder la série The Tudors (saison 1 et 2), avec beaucoup de fesses et de bijoux qui brillent.

Le roman-feuilleton pour les nuls

11 décembre 2011

Une insulte peut fuser parfois encore, entre intellectuels boboïsant du 7ième arrondissement qui seraient restés coincés au XIXe siècle : « Espèce de feuilletoniste ! »

Étrange juron s’il en est, qui s’explique par le mépris qu’a toujours subi – à tort- ce genre particulier de la part des hommes politiques et journalistes très « sérieux » qui n’apprécient que moyennement cet espace cédé à l’imagination dans leurs colonnes.

 

Au milieu des années 1800, les éditeurs de presse hebdomadaire trouvent un moyen de remplir leur « rez-de-chaussée » ou autrement dit le bas de page de leurs journaux qui, de part la maquette habituelle des journaux classiques restait souvent vide.

 

Ce sera avec des critiques de pièces de théâtre ou de livres. Petit à petit, ce sont des nouvelles, puis des romans qui occupent ces fameux bas de pages. L’intérêt pour les romanciers est double : d’une part cela leur apporte un revenu régulier car ils sont payés à la ligne (ce qui explique par ailleurs les grandes descriptions dans les romans de cette époque), d’autre part, cela leur permet d’ajuster leur roman au fur et à mesure de son écriture aux réactions de son lectorat.

 

Un « feuilletoniste » c’est donc un écrivain en dessous de tout, qui abaisse ses ambitions et son intellect au seul profit de son lecteur. En effet, il est bien connu que la promesse d’une rentrée d’argent régulière ne peut que faire baisser la qualité d’une production… L’insulte est donc amplement méritée.

 

En 1820, les romans populaires se divisent en genres : le « sentimentalo-libertin » et le « frénétique » par exemple – basé sur le roman gothique anglais. Les grands écrivains d’aujourd’hui s’y adonnent… sous pseudonymes bien évidemment.

Pourtant… en 1831, un certain Horace de Saint-Aubin, qui rencontrait un grand succès dans cette veine, sort de l’ombre et commence à publier systématiquement, et sous son vrai nom, ses romans en feuilleton avant de les réunir en volume. Il s’agit Honoré de Balzac qui assume enfin son travail, et son succès dans le roman populaire.

D’autres écrivains, des Eugène Sue, des Ponson du Terrail et surtout un Alexandre Dumas Père, créateur des Trois Mousquetaires deviendront les maîtres absolus du roman-feuilleton, sans que la qualité de leurs écrits pu jamais être contestée.

Pourtant, ces petits malins d’éditeurs de journaux qui abaissèrent le prix de leur publication quotidienne et augmentèrent le nombre de pages consacrées aux romans-feuilletons afin d’attirer un lectorat de masse créèrent sans le savoir la presse quotidienne moderne, et par extension ce que l’on pourrait appeler le «journalisme de masse», c’est-à-dire peu ou prou ce que nous connaissons à l’heure actuelle. Ce dernier, basé sur une réaction quasi immédiate à l’actualité, fut entrainé par la production incroyable tant en quantité qu’en rapidité d’exécution de nos feuilletonistes.

Alors, on dit merci qui ?

 

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Sources :

–       ANGENOT Marc, Le Roman populaire. Recherches en paralittérature, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1975.

–       Dictionnaire du roman populaire francophone. Sous la direction de Daniel COMPÈRE, Paris, Nouveau Monde éditions, 2007.

–       NATHAN Michel, Splendeurs et misères du roman populaire, Lyon, Presses Universitaires, 1991

Les oreilles de cheval du roi Marc

27 novembre 2011

Roi mythologique de Cornouailles et d’Armorique, Marc, époux de la belle Yseult, avait la particularité d’être né avec des oreilles de cheval qu’il tentait tant bien que mal de cacher à tout le monde.

 

Difficile de dissimuler de tels attributs, surtout quand son nom, Marc’h, signifie « cheval » dans le domaine brittonique!

 

Selon Gaël Milin, l’anatomie légendaire de ce monarque n’était autre qu’une marque royale et faisait référence aux rites indo-européens d’intronisation impliquant le sacrifice d’un cheval. Ils étaient fondés sur la hiérogamie, c’est-à-dire une union sacrée à caractère sexuel.

 

En effet, Giraud de Barri relatait en 1188, dans sa Topographia Hibernica, le rituel du peuple de Kenelcunnil (Ulster, Irlande).

Avant d’accéder au trône, le futur roi se soumettait à une cérémonie quelque peu surprenante. Devant la tribu réunie, il devait s’accoupler à… une jument blanche.

Cette dernière était ensuite tuée et découpée en morceaux, lesquels étaient jetés dans l’eau bouillante. Le futur souverain devait alors se baigner dans cette même eau, la boire et manger les restes de la jument. La viande était également partagée avec les autres membres de la tribu.

 

Ces rites d’intronisation avaient notamment pour fonction de conférer à la royauté son caractère sacré et de renforcer la cohésion de la tribu autour du nouveau monarque.

 

Les légendes en disent souvent long sur les us et coutumes d’une époque. Il serait intéressant de savoir si, dans une dizaine de siècles, les mythes conteront l’histoire d’un roi né avec des talonnettes et l’analyse qui en sera faite.

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Sources :

BEROUL, Le Roman de Tristan, 12e siècle

BRAY Daniel, « Sacral Elements of Irish Kingship », in CUSACK Carole M. et OLDMEADOW Peter [dir.], This Immense Panorama: Studies in Honour of Eric J. Sharpe, Sydney, School of Studies in Religion University of Sydney, 1999

DE BARRI Giraud, Topographia Hibernica, 1188

DOHERTY Charles, « Kingship in early Ireland », in BHREATHNACH Edel [dir.], The Kingship and Landscape of Tara, Four Courts Press, 2005

MILIN Gaël, Le roi Marc aux oreilles de cheval, Genève, Droz, 1991